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Un loup dans la bergerie
par Stéphane Coucke

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Silence total dans la salle des commandes. Les hommes sont depuis plusieurs heures aux postes de combat et les lumières tamisées des panneaux reflètent une ambiance plutôt tendue. Le U-513 commandé par Rolf Ruggeberg entre dans la baie de conception.

Nous somme le 5 septembre 1942 aux premières lueurs du jour. L'homme de barre est concentré sur la navigation car le cheminement pour entrer dans cette baie peu profonde n'est pas évident. Plusieurs îles et haut-fonds rendent les décisions de barre très précises et il n'est pas question de se faire prendre au piège dans le cul-de-sac de Conception bay. Les manœuvres doivent être rapides et efficaces pour frapper vite et disparaître.

Profondeur périscopique, la casquette à l'envers, le commandant de vaisseau Rolf Ruggeberg scrute l'horizon à la recherche de ces proies. Il sait que des navires marchands anglais et français se trouvent là, en attente de former un prochain convoi pour traverser l'Atlantique et rejoindre l'Angleterre avec un chargement de minerai de fer. Pour sa première patrouille, le U-513 ne rentrera pas à la Rochelle avec ses torpilles. Les méthodes de traque de la marine de guerre allemande sur les bateaux, civils ou militaires, étaient de véritables tenailles et les meilleures façons de les parer était de former des convois avec une escorte armée. Seulement, personne ne se doutait que le loup se risquerait à rentrer dans la bergerie et d'attaquer le convoi avant sa formation.

Ruggeberg n'en croit pas ses yeux, plusieurs bateaux de gros tonnage sont en attente du départ, tranquillement à l'ancre, les feux dans les machines prêts pour le départ Il faut frapper vite et juste car Lance Cove est pratiquement au fond de la baie et le commandant ne veut pas perdre son effet de surprise.

Il semble même que les bateaux ont fini leurs manœuvres de chargement du minerai et attendent les ordres. Lance Cove sur l'île de Bell est le point en eaux profondes où le minerai est acheminé jusqu'à la côte sur des rails et sur des immenses structures de chargements pour permettre aux navires de remplir leurs cales.

Plusieurs torpilles sont tirées. En l'espace de quelques minutes deux navires font eaux de toutes parts et sombrent rapidement vers leur tragique destin. Les survivants nagent tant bien que mal vers le rivage non loin de là et assistent à la disparition corps et âmes de leurs camarades de mer. Les torpilles tirées pratiquement à bout portant ont pénétré directement dans les salles des machines traversant de bord en bord les bateaux par les cales de chargement. En 1942, les attaques de sous-marin allemand -les U-Boat- font des ravages incalculables parmi les marines de guerre alliées et rares sont les endroits en Atlantique Nord où les convois ne sont pas pris en chasse.

Les points de rassemblement sont en permanence surveillés mais malgré tous ces efforts, le 2 novembre suivant le U-518, partie de Lorient en France, entre dans Conception Bay. Le Capitaine Wissman entre de nuit, en surface, par une météo exécrable dans la baie et profite de la mauvaise visibilité pour surprendre tout le monde. Tous les hommes sont aux postes de combat, les tubes chargés et les chronos prêts pour le lancement. Depuis la profondeur périscopique, Wismann aperçoit dans sa mire le SS Rose castle qui est au chargement, machines fumantes. Non loin derrière lui, le PLM-27, un navire français affrêté lui aussi pour le transport de minerai de fer.

Une première torpille rate sa cible et vient détruire toute la structure de chargement qui éclate en mille morceaux. La seconde fait long-feu et vient finir sa course à quelques mètres sur l'arrière du bateau. La troisième frappe violemment le Rose castle et ouvre une immense brèche sur le flanc bâbord, entre dans la salle des chaudières et explose.


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Le PLM-27 subit le même sort fatal et sombre, coupé en deux par une torpille. En tout 40 personnes perdirent la vie sur ces deux attaques. En deux mois seulement, 4 navires marchands de grande utilité dans ces moments de guerre sont donc perdus.

Perdus? Pas pour tout le monde.

Toutes les conditions favorables sont réunies pour faire de ces 4 épaves des sites de plongée uniques en Amérique du Nord. Elles sont protégées par la géographie de la baie et ne subissent pas de tempêtes annuelles. Très peu de courant, juste ce qu'il faut pour permettre des visibilités allant de 40 à 120ft. Une température peu variable en profondeur et une zone de plongée entre 60 et 160 pieds, idéale pour les progressions au nitrox et les temps de fonds avec pénétrations. Seul le PLM-27 est un peu abîmé car n'étant pas profond, il subit le passage des icebergs sur ses superstructures en hiver. Par contre cette épave est parfaite pour une plongée récréative et de tous niveaux d'expérience.

L'architecture des navires de cette époque est très typique et caractérisée par des proues droites et profondes, des poupes en arcasses et des safrans de gouvernails francs. Pour répondre à l'effort de guerre et ravitailler en matière première les alliés, les marines avaient souvent besoin de tout ce qui flottait et bon nombre de ces bateaux étaient encore à vapeur.

La plupart des épaves sont intactes et la pénétration reste relativement facile. Les immenses cargos contiennent encore leur minerai de fer et on peut observer un phénomène de réaction chimique entre l'eau froide et l'oxydation du fer qui provoque un brouillard rosé -comme une thermocline- que l'on franchi en atteignant le fond des cales. Une ambiance toute particulière règne dans les entrailles de ces monstres d'acier tordu.

Contrairement aux idées reçues, Terre-Neuve est un paradis pour la plongée. Certes, la température n'y est pas tropicale mais elle est nettement plus agréable que dans le fleuve St-Laurent. Bénéficiant largement des effets du courant Gulf Stream, la visibilité y est remarquable et la vie qui s'est installé sur ces récifs artificiels y est abondante et même luxuriante.

Ces conditions permettent d'apprécier pleinement la vision entière des ponts des navires avec leurs superstructures, les coursives et passerelles, les échelles de coupées, les passe-avants et la visite complète des timoneries et salles de commandes. Même la cabine du commandant avec la salle des cartes et sa salle de bain sont encore là. À cette époque, la radio se situait sur la partie la plus haute du navire, dans une petite cabine que l’on appelait la cabine « Marconi ».

Le système était en codage morse et amplifié avec des lampes de différents voltages. Tout est encore là. Même le lambrissage en bois, les cadrans, la chaise du « radio » encore devant son pupitre.Le plus impressionnant reste la pénétration de part en part du SS Rose Castle. Ce gigantesque cargo repose parfaitement droit sur le fond à 150ft. Plusieurs plongées profondes et avec déco sont nécessaires pour explorer les immenses salles des machines où vous évoluez entre les chaudières à vapeur, les bielles forgées et l’arbre d’hélice qui file vers l’arrière. Toutes les coursives sont praticables. On pourrait presque remettre ce navire à flot et faire monter la vapeur dans les machines.

Le SS Saganaga et le SS Rose Castle sont relativement profonds. Surtout si l’on considère les conditions de pénétrations et de retour vers un endroit sans plafond. Les profils de plongée requièrent donc inévitablement de faire de la décompression si vous voulez explorer le fond du navire ou passer du temps à l’intérieur. Pour cette raison, le nitrox est fortement conseillé afin de diminuer les durées de décompression et maximiser les temps de fond.

Une impressionnante plongée peut être exécutée sur l'une des torpilles du U-518 qui n’a jamais atteint sa cible. Elle rate de justesse l’arrière du Rose Castle et s’échoue sur le fond à 160ft. Avec une belle visibilité, on peu l’apercevoir depuis la passerelle de poupe qui est à 120ft, en regardant vers l’arrière bâbord et vers les fonds sombres.


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Une expédition de Ocean-Quest, après des années de recherches aux archives navales, a localisé cette torpille et a entrepris de la désarmer pour la rendre inoffensive. C’est une plongée à 160 pieds, dans le froid et le noir.


Terre-Neuve n’est pas si loin que ça! Marinventure y va au moins chaque année et profite de chaque expédition pour découvrir d’autres épaves avec la participation très étroite de Rick Stanley de Ocean-Quest. Les projets ne manquent pas entre nous et le terrain d’exploration est sans fin! Les prochaines expéditions seront sûrement plus complexes avec des plongées sur une baleinière à 240ft et l’exploration de la mine engloutie de Bell-Island.

Nom PLM 27 SS Rose Castle SS Saganaga SS Lord Strathcona
Longueur
Largeur
Tonnage
400 pi
56 pi
5 391 tonnes
455 pi
58 pi
7 546 tonnes
407 pi
56 pi
5 454 tonnes
455 pi
58 pi
7 335 tonnes
Date du naufrage 2 novembre, 1942 5 septembre, 1942
Cause du naufrage Torpillé par le U-518 Torpillé par le U-513
Nombre de victimes 12 28 29 0
Profondeur (au fond)
Position
100 pi
Debout sur sa quille
161 pi
Debout sur sa quille
118 pi
Debout sur sa quille
122 pi
Debout sur sa quille

 S.C.
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